19
Sur le chemin de la tente d’Essa, je constatai que le Cœur des Plaines battait follement. Partout, dans une ambiance de chaos indescriptible, des tentes s’abattaient, des guerriers s’activaient, des chevaux de bât emportaient de lourdes charges. Rafe et Prest avançaient devant nous et nous ouvraient le chemin. Ander et Yveni fermaient la marche. Keir marchait à côté de moi, foudroyant du regard quiconque osait m’approcher de trop près à son goût.
— Que se passe-t-il ? lui demandai-je.
— Préparatifs en vue de la cérémonie, m’expliqua-t-il, laconique. Tous les alentours de la tente du Conseil doivent être dégagés.
— Qui doit y assister ?
— Tout le monde.
Tout le monde ?
J’aurais voulu en apprendre davantage sur ce qui m’attendait, mais nous venions d’arriver à la tente d’Essa. Mon escorte se posta en faction à l’extérieur. Deux guerriers rabattirent la porte de toile pour nous accueillir.
En pénétrant à l’intérieur, je réprimai un petit cri de surprise. Le moindre espace disponible était occupé. Jamais je n’avais vu de tente aussi encombrée que celle-ci. Un amas hétéroclite d’objets indéfinissables l’envahissait. Bien qu’aussi grande que celle de Keir, elle paraissait trop petite pour contenir tout ce qui s’y trouvait – armes, armures, boucliers, tissus, coffres contenant toutes sortes de babioles et de pots. L’endroit me rappelait l’antre de ma grand-tante Xydella, qui ne pouvait se résoudre à jeter quoi que ce soit.
Essa se reposait, allongé sur une plate-forme basse couverte de coussins. Sur un tabouret, à quelques pas de lui, était assis Vents Sauvages. En apercevant Keir à côté de moi, ils se raidirent tous deux.
— J’avais demandé la Captive ! protesta sèchement Essa.
— Eh bien, vous nous aurez tous les deux, gronda Keir. Ou personne.
Vents Sauvages observa un silence prudent. Je m’avançai d’un pas, en faisant passer la bandoulière de ma sacoche par-dessus ma tête.
— Me voici, Vénérable Barde. Que puis-je pour vous ?
Essa et Vents Sauvages échangèrent un regard, puis le premier s’humecta nerveusement les lèvres.
— Captive, dit-il, j’ai besoin de vos dons de guérisseuse pour une… blessure.
J’acquiesçai d’un hochement de tête.
— Naturellement. Je suis tout à fait disposée à vous soigner.
Essa s’éclaircit la voix et précisa :
— J’aimerais que cela se passe sous le couvert des grelots.
Je consultai Keir du regard. Bien que visiblement peu ravi, il ne dit rien. Je m’empressai donc d’acquiescer.
— C’est ainsi que l’on procède au royaume de Xy.
— J’aimerais également, poursuivit Essa, que Vents Sauvages soit présent.
Avant que j’aie pu répondre, Keir s’interposa.
— Pas question !
Je posai ma main sur son bras en un geste d’apaisement, mais Keir s’entêta.
— Je ne te laisserai pas seule avec lui, Lara, décréta-t-il en croisant les bras.
Lentement, Vents Sauvages se leva.
— Tu as tort de te méfier de moi, dit-il. S’il le faut, je donnerai ma vie pour protéger la Captive.
Même Keir parut ébranlé par cette déclaration. Le Vénérable Prêtre Guerrier cogna le sol de son bâton, faisant cliqueter les crânes au bout de leurs lacets de cuir. Les deux mains agrippées à sa longue canne en bois, il semblait ne tenir debout que grâce à cet appui.
— Je ne suis peut-être pas prêt à partager toutes ses façons de voir, reprit-il, mais Xylara est une Captive de la Grande Prairie, confirmée comme telle par le Conseil des Anciens. Je recueillerai ses vœux durant la cérémonie, et je ferai tout pour que rien ne lui arrive d’ici là.
Essa intervint pour expliquer :
— Cela ne signifie pas pour autant qu’il soit d’accord avec vous sur tout, comprenez-vous ? Je lui ai dit que j’avais l’intention de faire appel à vous, et il m’a demandé l’autorisation d’assister aux soins. J’ai accepté.
Il se redressa sur ses coussins et s’adressa à Keir.
— Permettras-tu qu’il en soit ainsi, Keir du Tigre ?
Le visage de Keir restait impassible, mais je pouvais voir au fond de ses yeux la tempête qui faisait rage en lui. Après un long moment d’indécision, il se tourna vers moi.
— Lara ? Qu’en dis-tu ?
— Les vœux que j’ai prononcés m’obligent à soigner ceux qui m’en font la demande, répondis-je. Tu es mon Seigneur de Guerre, et je respecte ton souci d’assurer ma protection. Mais en retour, je te demande de respecter mes vœux. De toute façon…
Avec un sourire, je désignai la toile, autour de nous, et ajoutai :
— Ce n’est qu’une tente. Tu entendras le moindre de mes soupirs, et rien ne t’empêchera d’accourir si tu me crois en danger.
Il me suffit d’un regard pour comprendre qu’il était loin d’être convaincu par mes arguments. Mais en me voyant le fixer avec insistance et froncer les sourcils, l’ombre d’un sourire effleura ses lèvres.
— Très bien, conclut-il. Il en sera fait comme ma Captive le désire.
Essa, grimaçant de douleur, lutta pour se lever.
— Keir du Tigre, dit-il ce faisant, ne te sens pas obligé de pourfendre ma tente à coups d’épée au premier soupir de ta Captive.
Quittant la plate-forme, il se dirigea vers ce qui devait être sa chambre et ajouta :
— Xylara, si vous voulez bien me suivre…
Ramassant ma sacoche, je lui emboîtai le pas, Vents Sauvages sur mes talons. La chambre dans laquelle nous pénétrâmes était aussi encombrée que le reste de la tente. Il y avait là d’étranges tambours, des ornements de cuir pendus aux piliers, des malles débordant de vêtements colorés. Par quel miracle Essa parvenait-il à voyager à travers la Grande Prairie avec tout ce fatras ?
Avec un soupir de soulagement, le Vénérable Barde s’assit précautionneusement au bord du lit pendant que Vents Sauvages accrochait une grappe de grelots d’intimité à la porte de toile de la pièce.
— Je le confesse, dit-il avec un sourire las, je m’attendais que vous refusiez ma requête.
— Après tout ce qui s’est passé ? répondis-je gentiment. Comment l’aurais-je pu ?
Craignant presque de l’égarer dans le désordre ambiant, je déposai ma sacoche à mes pieds.
— À présent que nous sommes seuls, repris-je en le regardant droit dans les yeux, vous pouvez tout me dire. Où êtes-vous blessé ?
Essa, fier guerrier et barde éloquent de la Grande Prairie, me fit la surprise de rougir comme une jeune fille.
— Ce n’est pas une blessure honorable, avoua-t-il en baissant les yeux.
Sans le quitter du regard, j’attendis qu’il m’en dise plus. Puis, comprenant qu’il ne se déciderait pas à le faire, je lui expliquai doucement :
— Un guérisseur, comme un barde, conserve au fond de son cœur les confidences qui lui sont faites.
Essa redressa le menton.
— Vous me le jurez ?
— Je vous le jure. La confiance est une des conditions de la guérison. Ce que vous me direz, personne ne le saura.
— Même pas Keir ? intervint Vents Sauvages.
Je pris le temps de les dévisager tous deux avant de répondre.
— Racontez-vous tout et n’importe quoi sur l’oreiller ?
Essa secoua la tête.
— Non, confirma-t-il. Certainement pas.
— Eh bien, moi non plus, ajoutai-je. À moins qu’il ne s’agisse d’une maladie contagieuse – comme la peste – qui pourrait se propager à d’autres, je garde pour moi ce que mes malades me révèlent.
Je m’installai sur le siège que Vents Sauvages m’avait apporté. Il s’assit à son tour, et tous deux méditèrent mes dernières paroles. Dans le silence, j’entendais la cotte de mailles de Keir cliqueter dans la pièce voisine. Mon Seigneur de Guerre, à n’en pas douter, tournait comme un tigre en cage…
En entendant Essa s’éclaircir la voix, je compris qu’il s’était enfin décidé.
— Toutes ces heures passées à siéger au Conseil n’ont rien arrangé, déclara-t-il d’une voix sourde. La douleur…
Il se tortilla un instant sur le lit avant de conclure :
— La douleur est assez forte pour donner envie à un homme de rejoindre les neiges.
Sachant à présent à quoi m’en tenir, j’ouvris ma sacoche et commençai à fouiller à l’intérieur.
— Comment digérez-vous ? demandai-je d’un ton détaché. Êtes-vous constipé ?
Avec le soulagement d’un pécheur confessant ses fautes, Essa me livra tous les détails. En l’écoutant attentivement, je sortis de ma sacoche un onguent qui s’y trouvait en permanence.
— Demandez qu’on apporte de l’eau chaude, s’il vous plaît, dis-je quand il eut terminé. Et des linges propres.
Essa s’empressa d’accéder à ma requête. Il n’hésita pas non plus un instant à baisser culotte quand je le lui demandai. Après lui avoir fait prendre une position adaptée, j’inspectai soigneusement la zone concernée.
— Ce n’est pas encore très grave, conclus-je au terme de mon examen. Mais vous devez prendre des mesures pour éviter que cela n’empire.
Je lui donnai donc un pot de crème contre les hémorroïdes et lui en expliquai le mode d’emploi avant d’enchaîner sur son régime alimentaire. Je lui conseillai de boire davantage d’eau et de kavage et de manger moins épicé pendant quelque temps. Je lui prescrivis également des bains de siège deux fois par jour.
— Si vous ne prenez pas ces précautions, conclus-je, vos hémorroïdes risquent de s’aggraver et de devenir externes.
Avant de me détourner pour aller me laver les mains, j’eus le temps de le voir blêmir.
— Autant éviter cela, si c’est possible, commenta-t-il d’une voix tremblante.
— C’est possible, répondis-je. Mais j’ai également de quoi traiter le problème dans le cas contraire. Commençons par ce traitement. La pommade devrait dans une large mesure soulager vos douleurs.
— Heureusement, conclut Essa dans un soupir, après la cérémonie de ce soir, le Conseil se séparera pour la saison froide et je n’aurai plus à siéger.
— Cela pourrait vous aider, approuvai-je. Mais même si vous ne siégez pas au Conseil, prenez un coussin pour vous asseoir, ce sera mieux.
Après m’être soigneusement essuyé les mains, je refermai ma sacoche et me redressai, prête à partir. Quelque chose dans l’attitude des deux hommes, cependant, me mit la puce à l’oreille.
Durant tout le temps de l’examen, Vents Sauvages s’était contenté de m’observer sans intervenir. À présent, les bras croisés, il fronçait les sourcils d’un air mécontent, en soutenant le regard insistant que le Vénérable Barde lui lançait. À bout de patience, celui-ci finit par demander au prêtre guerrier :
— Eh bien ? Qu’attendez-vous ?
Reposant ma sacoche, je demandai d’un air détaché :
— Un autre problème ?
— Le Vénérable Prêtre Guerrier souffre d’une blessure… commença Essa.
D’un geste impatient, Vents Sauvages le fit taire. Essa émit un claquement de langue agacé et insista :
— La Captive garde les secrets qu’on lui confie comme le font les bardes. Pourquoi hésiter ? Vous n’êtes pas idiot, Vents Sauvages. Un peu buté, sans doute, mais pas idiot.
Les bras croisés, Vents Sauvages me toisa de la tête aux pieds. Imitant sa posture, je croisai les bras à mon tour et lui rendis son regard de glace. À ce petit jeu, il se lasserait bien avant moi…
— Alors ? demanda Keir.
Main dans la main, nous retournions à notre tente.
— Alors quoi ? m’étonnai-je en tournant la tête pour le regarder.
Il ne répondit pas, se contentant de me fixer d’un œil interrogateur.
— Je vois, repris-je. Tu voudrais savoir pourquoi Essa m’a fait appeler.
— J’ignorais qu’il avait été blessé au combat. De quoi souffre-t-il ?
— Keir… protestai-je en soupirant. Comme un barde, un guérisseur garde au fond de son cœur les secrets qui lui sont confiés.
Keir se renfrogna.
— Pourtant, répliqua-t-il, tu m’avais promis de…
— J’ai promis de te dire où je vais et qui je soigne, coupai-je, pas de trahir la confiance de mes patients en te dévoilant tous leurs maux. Ce qui se dit sous le couvert des grelots doit rester privé, non ?
Un grognement de mécontentement me répondit. Nous marchâmes en silence un long moment avant que Keir ne se décide à demander :
— Tu peux quand même me confirmer que tu as soigné Essa ?
— J’ai effectivement soigné Essa.
— Et le Vénérable Prêtre Guerrier t’a regardé faire.
— Il n’en a rien manqué.
— Alors, conclut-il, ça me suffit.
— J’en suis heureuse.
Avec un sourire charmeur, j’ajoutai :
— Tellement heureuse que j’ai hâte d’être de retour à la tente pour te le prouver.
Sur son visage, un sourire radieux effaça toute trace de bouderie. Mais le comité d’accueil que nous trouvâmes sous notre tente doucha son enthousiasme.
Marcus et Amyu, fermement campés sur leurs jambes, nous attendaient.
— C’est l’heure, annonça Marcus.
Contre moi, je sentis Keir se raidir.
— Déjà ? s’étonna-t-il. La cérémonie ne se déroulera qu’au coucher du soleil.
— Lara doit encore manger et se baigner avant de se préparer, précisa fermement Marcus. Quant à vous, il va vous falloir vous préparer aussi.
Pour bien marquer sa détermination, Marcus croisa les bras, aussitôt imité par Amyu, et ajouta :
— Vous n’avez rien à craindre, Seigneur de Guerre. Elle sera bien protégée.
Les deux hommes s’affrontèrent du regard. Mal à l’aise, Amyu laissait courir ses yeux de l’un à l’autre, craignant manifestement le pire. Moi-même, je n’en menais pas large et m’apprêtais à tenter une médiation quand Keir suggéra :
— D’abord, je mange avec elle.
Marcus s’inclina. Lui et Amyu se poussèrent sur le côté, révélant une table basse lourdement chargée de victuailles.
— Alors, allez-y, fit-il. Mais vite.
— Marcus ! m’exclamai-je en allant m’installer. Pourquoi tant de nourriture ? Il y en a pour…
Un cri joyeux m’interrompit.
— Petite guérisseuse !
Simus venait de faire irruption sous la tente, les bras tendus vers moi. Marcus soupira et leva au plafond son œil unique tandis que Simus me donnait son accolade d’ours affectueux.
— Salutations, Simus de l’Aigle. Et bienvenue sous ma tente.
D’un geste du bras, je désignai la table et ajoutai :
— Tu te joindras bien à nous pour le déjeuner ?
L’invitation était de pure forme. Simus avait déjà pris place.
— Merci de votre hospitalité, Captive. Un certain barde en devenir aimerait bien en profiter aussi…
À ces mots, comme s’il avait attendu qu’on le nomme pour faire son entrée, Joden nous rejoignit.
— Joden ! lançai-je gaiement en me tournant pour l’accueillir à son tour. S’il te plaît, joins-toi à nous.
— Merci de votre accueil, Captive.
Nous nous installâmes tous autour de la table. Je craignis d’abord que ces retrouvailles ne soient un peu guindées, mais Simus avait décidé qu’il en irait autrement. Avec son éloquence, sa truculence et sa drôlerie coutumières, il nous narra par le menu ses aventures à la cour royale de Fort-Cascade.
Il ne fallut pas attendre longtemps pour que fusent les éclats de rire, et quand il en vint à évoquer ses exploits à l’épée sur les tables de la grande salle du château en compagnie de lord Warren, je riais tant que j’en avais mal aux côtes.
Marcus se chargeait régulièrement de gâcher l’ambiance en nous rappelant que le temps nous était compté, tant et si bien qu’à peine le dernier plat avalé, Simus et Joden se levèrent pour prendre congé.
Simus invita fermement Keir à les suivre.
— Viens, Seigneur de Guerre. Marcus a déjà installé tout le nécessaire dans ma tente. Tu es le bienvenu chez moi pour te préparer à la cérémonie.
Keir ouvrit la bouche pour protester, mais Marcus ne l’entendait pas de cette oreille.
— Allez-y ! insista-t-il. Je dois encore montrer une ou deux choses à la Captive et je vous rejoins.
Keir finit par se faire une raison, bon gré mal gré. Quand nous nous fûmes levés, il me serra contre lui et m’embrassa à en perdre haleine. Je levai les bras et les nouai autour de son cou. Je savais que nous nous retrouverions d’ici quelques heures, mais la séparation n’en était pas moins pénible. En lui rendant son baiser, je tentai de…
— Assez ! grommela Marcus. Vous aurez tout le temps que vous voudrez cette nuit.
Keir n’aurait pas fait le premier pas. Ce fut donc à moi de prendre l’initiative de rompre notre baiser en déposant une ultime caresse sur sa joue. Simus en profita aussitôt pour agripper Keir par le bras et l’entraîner vers la sortie.
— Par ici, Seigneur de Guerre.
Pour venir à bout des dernières résistances de Keir, Joden imita Simus et tous deux parvinrent à le traîner hors de la tente. Pendant qu’Amyu finissait de débarrasser la table, Marcus me montra le chemin de ma chambre.
— Par ici. Captive. J’ai une surprise pour vous.
Je restai figée sur le seuil en découvrant de quoi il s’agissait. Un énorme baquet de bois, assez grand pour que je puisse m’y asseoir, avait été installé à côté de mon lit.
— Marcus ! m’exclamai-je. Où l’as-tu trouvé ?
— J’ai mes petits secrets, répondit-il en se rengorgeant. Veiller au bien-être de la Captive est dans mes cordes.
Je voulus l’embrasser, mais il me repoussa et ajouta :
— Attendez ! Ce n’est pas tout…
Il m’amena jusqu’au lit, sur lequel reposait une robe du plus beau bleu qu’il m’eût jamais été donné de voir. Le vêtement était coupé comme une robe traditionnelle xyiane, d’une pièce, avec la jupe qui s’évasait aux hanches. D’une main tremblante, je l’effleurai et découvris qu’elle était confectionnée dans le même tissu soyeux que ma robe rouge. Il y avait aussi une paire de chaussons assortis, ainsi que quelques rubans de la même couleur.
— Pour vos cheveux, m’expliqua Marcus. J’ai choisi cette couleur parce qu’elle s’accorde avec vos yeux.
Je soulevai la robe à bout de bras pour mieux l’admirer. La jupe était longue, mais suffisamment ample pour que je puisse monter à cheval sans problème. Un lacet la fermait dans le dos. En somme, c’était la tenue idéale pour la cérémonie solennelle qui m’attendait. Après l’avoir plaquée contre mon corps, je la lissai du plat de la main.
— Marcus, je… dis-je d’une voix tremblante, les yeux embués.
— Pas de ça maintenant ! maugréa-t-il. Amyu va vous remplir le baquet d’eau chaude. Vous avez toujours votre savon parfumé à la vanille, n’est-ce pas ?
Incapable de parler, j’acquiesçai d’un hochement de tête.
Après m’avoir examinée de la tête aux pieds d’un air pensif, il ajouta :
— Vous devriez peut-être porter une ceinture, pour y glisser une dague. Ou passer sous votre manche le poignard que je vous ai donné. La mort arrive en un instant.
Ma réponse fusa sans que j’aie eu besoin d’y réfléchir.
— Pas question ! C’est en tant que guérisseuse que je me présenterai au peuple de la Grande Prairie. Pas en tant que guerrière.
— Comme il vous plaira, Captive. Puisque vous n’avez plus besoin de moi, je vais aller m’occuper du Maître.
Comprenant qu’il s’apprêtait à partir, je le retins en posant la main sur son avant-bras.
— Seras-tu là ? demandai-je. Pour la cérémonie ?
Amyu, qui venait de faire son entrée, chargée d’une pile de serviettes, écarquilla les yeux.
— Je ne manquerais ça pour rien au monde, répondit-il. Vous ne me verrez pas, mais je serai là, dans l’ombre.
— Ce n’est pas juste ! protestai-je en grimaçant.
— Mais, Captive… protesta Amyu en allant poser ses serviettes sur le lit. Il ne peut assister à la cérémonie, puisqu’il a été affligé par les Éléments !
— Amyu ! m’écriai-je, hors de moi. Tu n’as pas…
Une main levée devant lui, Marcus s’interposa.
— Enfant, dit-il d’un ton posé en s’adressant à Amyu, la Captive a sur le monde une vision bien différente de la nôtre. Prends garde à ce que tu dis, ou elle se chargera de t’ouvrir les yeux. D’accord ?
Puis, se tournant vers moi, il ajouta :
— Quant à vous, si je peux vous donner un conseil, c’est de ne pas espérer changer le monde en une nuit.
Ma colère retombée, je souris au vieux sage qui était devenu mon ami et reposai la robe sur le lit.
— Puisque nous sommes d’accord, conclut Marcus en me rendant mon sourire, je peux aller m’occuper du maître le cœur tranquille.
Ces mystérieux préparatifs commençaient à m’intriguer.
— Pourquoi ? m’étonnai-je. En quoi doit-il se préparer ?
— Vous verrez, répondit-il avec un sourire entendu.
Cette fois, il s’apprêtait vraiment à sortir quand je le hélai une dernière fois.
— Marcus ?
J’attendis qu’il se soit retourné pour ajouter :
— La mort arrive en un instant, Marcus. Mais l’amour dure toujours.
La surprise le fit chanceler, puis blêmir. Baissant la tête, il bredouilla, avant de s’éclipser pour de bon :
— Si vous le dites, Captive…
Amyu le suivit peu après en déclarant :
— Je vais vous chercher l’eau chaude.
En me demandant quels pouvaient être les préparatifs auxquels Keir était en train de se livrer, je m’assis sur le lit pour ôter mes chaussures. La voix de Rafe, depuis la pièce principale, me tira de mes pensées.
— Captive ?
— Oui, Rafe ?
— La Vénérable Thea Reness souhaiterait vous parler.
— Naturellement ! répondis-je. Fais-la entrer.
— Merci de me recevoir, dit Reness en pénétrant en trombe dans ma chambre. Cela ne prendra qu’un instant.
— Puis-je vous offrir…
— Je vous remercie, mais je ne vais même pas m’asseoir, coupa Reness en secouant la tête.
Chargée d’un seau d’eau dans chaque main, Amyu réapparut alors. En découvrant la Vénérable Thea, elle pâlit et se débarrassa en hâte de sa charge avant de s’écrouler à genoux, le front posé sur le sol.
— Amyu ? m’étonnai-je.
Je voulus aller la relever, mais Reness me retint d’un geste de la main.
— Laissez-la où elle est. C’est justement du cas de cette enfant que je suis venue vous parler.
— Il me semble que vous faites erreur, dis-je en la foudroyant du regard. Amyu n’est plus une enfant.
Reness soutint mon regard sans ciller.
— Elle l’est selon nos traditions, répliqua-t-elle. Et cette enfant a désobéi à un Ancien de sa Tribu.
Amyu tressaillit mais ne broncha pas.
— Elle l’a fait pour me sauver la vie ! protestai-je.
Reness approuva d’un hochement de tête.
— Certes, mais cela reste néanmoins inacceptable. Un enfant ne peut désobéir sans encourir une punition. Comprenez-vous ?
— Non ! répliquai-je en croisant les bras. Non, je ne comprends pas.
Face à mon obstination, Reness parut se radoucir.
— C’est ainsi qu’il en va dans les Plaines, Captive. Vous vous y ferez.
— Cela m’étonnerait.
Reportant son attention sur Amyu, toujours prostrée devant nous, Reness reprit :
— Quoi qu’il en soit, nous avons examiné le cas de cette enfant avec les theas du Cochon. Nous avons décidé qu’elle ne serait pas bannie de sa Tribu et que, vu les circonstances, elle ne serait pas punie. Néanmoins, son sort ne dépend plus de ses theas, désormais, mais de vous.
— De moi ? répétai-je en clignant des paupières. Mais…
— Il n’y a pas de « mais », riposta Reness. Amyu du Cochon est désormais placée sous votre autorité.
— Amyu ? demandai-je en allant m’accroupir près d’elle. Est-ce que cela te convient ?
Reness se raidit comme si je venais de l’insulter.
— La décision est prise, Captive ! Son avis sur la question n’a aucune importance.
Elle pivota sur ses talons et s’apprêtait à sortir quand je la retins.
— Reness ? Comme se porte Eace ?
— Son ventre est encore douloureux, mais elle va bien, me répondit-elle par-dessus son épaule. Passez donc la voir demain… et amenez votre enfant, si vous voulez.
— À ce propos, une dernière chose ! ajoutai-je avec fermeté.
Reness pivota sur elle-même, visiblement agacée.
— Quoi encore ?
— Étant donné que vous êtes la Vénérable Thea de la Grande Prairie, je dois vous informer que, si Keir du Tigre me donne des enfants, ceux-ci seront élevés par moi et par personne d’autre. Notre premier-né héritera du trône du royaume de Xy.
Avec un regard de défi, je conclus :
— Et je ne laisserai personne me prendre mon enfant des bras à sa naissance.
Les yeux plissés, Reness me dévisagea sans rien dire un long moment. Enfin, elle inclina la tête et répondit :
— Je vais en informer les autres theas, Captive. Personne n’ira contre votre volonté et vos traditions.
Sans me laisser le temps d’ajouter quoi que ce soit, elle s’éclipsa.
Une fois sûre que Reness n’était plus là, Amyu se remit sur pied, un peu chancelante.
— Je… je vais préparer votre bain, Captive.
— Amyu… commençai-je en réprimant un soupir.
Redressant la tête pour me fixer droit dans les yeux, elle ne me laissa pas poursuivre.
— Ne vous en faites pas pour moi. Cette solution me convient parfaitement. C’est préférable à une punition.
Puis, après un temps d’hésitation, elle ajouta :
— Peut-être arriverez-vous un jour à m’ouvrir les yeux ?
Je lui souris, et Amyu se remit à la tâche. Il m’avait semblé voir dans ses yeux une lueur d’espoir, et je ne croyais pas l’avoir imaginée.
Je pris tout mon temps pour me baigner, profitant de l’occasion qui m’était fournie de faire une toilette méticuleuse et de me laver les cheveux. Amyu m’aida à nouer les rubans de manière qu’ils encadrent mon visage. La robe m’allait parfaitement, de même que les chaussons – Marcus avait dû y veiller.
Quand Amyu eut lacé la robe dans mon dos, je jouai quelques instants avec l’idée d’emporter ma sacoche, avant d’y renoncer. Je n’avais pas envie de gâcher la coupe parfaite du vêtement avec la bandoulière. Je confiai ma précieuse sacoche à Amyu, qui me promit de la remettre uniquement à Marcus.
— Vous êtes magnifique, Captive, me dit-elle en détaillant du regard le résultat de nos efforts. Vos yeux ont la couleur exacte des cieux de la Grande Prairie.
Touchée par ce compliment, je la remerciai en prenant ses mains dans les miennes, la gorge trop serrée pour parler.
— Petite guérisseuse ! appela la voix de Simus depuis l’extérieur. On n’attend plus que toi.
Je sortis de la tente alors que le soleil couchant embrasait l’horizon. Simus m’attendait, à dos de cheval, de même que tous les gardes de mon escorte.
Chacun semblait avoir passé l’après-midi à se préparer et à faire briller armes et cuirasses. Les chevaux eux-mêmes étaient apprêtés et portaient des rubans dans la crinière et la queue.
Simus m’accueillit avec un sourire aussi large que l’horizon de la Grande Prairie.
— Il faut y aller ! s’exclama-t-il gaiement. L’heure est venue de revendiquer votre Seigneur de Guerre, Captive.
Je lui rendis son sourire et m’exclamai :
— Que vous êtes beaux, tous !
Rafe, Prest, Ander et Yveni accueillirent le compliment avec un sourire ravi. Simus se mit à rire, ses anneaux d’or s’agitant follement à ses oreilles. Avec une grâce qu’on n’aurait pas soupçonnée chez un homme de sa corpulence, il descendit de cheval et vint se camper devant moi.
— Les fiers guerriers que vous avez devant vous constituent votre escorte, Xylara, Fille du Sang de la Maison de Xy, Reine de Xy et Captive de la Grande Prairie. Nous sommes chargés de vous conduire sur les lieux de la cérémonie, au Cercle du Conseil.
D’un coup d’œil par-dessus son épaule, je cherchai sans la retrouver la présence familière du chapiteau des Anciens.
— Où allons-nous, Simus ? m’étonnai-je.
— Tu verras, répondit-il sur un ton moins formel, la main tendue vers moi. Laisse-moi t’aider à te mettre en selle.
Je fis un pas en avant. Les mains puissantes de Simus se refermèrent autour de ma taille et me soulevèrent sans effort pour me jucher sur le dos de Grandcœur. Puis il se remit en selle et partit en tête en direction du lac. Les yeux ronds, je contemplai le spectacle qui s’offrait à moi.
Le Cœur des Plaines avait disparu. Du moins, les tentes qui le constituaient – sauf la mienne – n’étaient plus là. Il ne restait qu’une vaste étendue d’herbe, couchée par endroits, là où, la veille encore, se dressait la cité de toile.
Le peuple des plaines, lui, ne s’était pas volatilisé. Devant nous s’était regroupée une foule immense d’hommes, de femmes et d’enfants, tous assis, qui discutaient et riaient entre eux pour patienter. Ce rassemblement était scindé en deux par une large allée rectiligne dans laquelle Simus s’engagea à un petit trot martial. Je m’apercevais à présent que les fosses à feu, que j’avais crues creusées entre les tentes au hasard des nécessités, dessinaient sur le sol un motif précis.
Des Heyla ! chaleureux s’élevaient sur mon passage. Tous les visages n’étaient pas transportés de joie, mais l’accueil que l’on me réservait n’avait rien de glacial. Bombant le torse sur leurs montures, Simus et mes gardes avaient fière allure tandis que nous remontions l’allée en direction du chapiteau du Conseil – ou du moins, de l’endroit où il s’était trouvé.
Car le chapiteau n’était plus là, pas plus que les gradins qu’il protégeait. À leur emplacement, il ne restait que trois petits bancs devant lesquels se tenaient Essa, Vents Sauvages et Reness. Sur celui du Vénérable Barde, j’eus le temps d’apercevoir un coussin…
De la tente du Conseil, il ne restait que le dallage au sol, vaste disque de pierre grise ponctué de fosses à feu. À la périphérie de ce cercle, Simus fit halte et lança d’une voix tonitruante :
— Vénérables des Tribus, j’amène devant vous Xylara, Captive de la Grande Prairie !
Un rugissement formidable s’éleva de la foule qui, à ces mots, se dressa comme un seul homme. Il me sembla que la terre tremblait quand tous se mirent à marteler le sol de leurs pieds. On ne pouvait nier que le peuple de la Grande Prairie accueillait ma confirmation avec joie et enthousiasme.
Simus mit pied à terre et m’aida à faire de même. Puis il m’offrit le bras à la mode xyiane pour me conduire à ma place habituelle, entre les fosses à feu. Là, il s’inclina devant les Vénérables, puis devant moi, avant d’aller se mêler à la foule avec les autres membres de mon escorte.
Vents Sauvages leva son bâton en l’air, réduisant instantanément l’assistance au silence. Le ciel s’assombrissait de minute en minute. Une petite brise venue du lac jouait avec mes cheveux. Je les remis nerveusement en place derrière mon oreille et attendis, les mains croisées devant moi.
Ce fut Reness qui rompit le silence, d’une voix forte qui devait porter sans peine jusqu’au dernier rang. Dans mon dos, la foule reprit ses paroles tout bas, créant une sorte d’écho murmuré du plus curieux effet.
— Xylara, Fille du Sang de la Maison de Xy, vous avez été confirmée par le Conseil des Anciens en tant que Captive de la Grande Prairie. Pour la dernière fois, nous vous le demandons : voulez-vous maintenant renoncer à cette position ?
— Non ! répondis-je fermement.
— Xylara, Fille du Sang de la Maison de Xy, poursuivit Essa d’une voix mélodieuse, vous avez été confirmée par le Conseil des Anciens en tant que Captive de la Grande Prairie. Pour la dernière fois, nous vous le demandons : voulez-vous retrouver votre royaume et votre peuple ?
— Non !
La foule, dans mon dos, fit écho à ma réponse. Puis ce fut à Vents Sauvages de prendre la parole.
— Xylara, Fille du Sang de la Maison de Xy, vous avez été confirmée par le Conseil des Anciens en tant que Captive de la Grande Prairie. Souhaitez-vous revendiquer un Seigneur de Guerre ?
— Oui !
— Faites face au peuple, me suggéra le Vénérable Prêtre Guerrier en désignant l’assemblée. Et revendiquez votre Seigneur de Guerre.
Après avoir pris une profonde inspiration, je pivotai sur mes talons. Les chevaux avaient été emmenés. Il n’y avait plus devant moi qu’une marée humaine suspendue à mes lèvres. Avec force, aussi haut et distinctement que possible, je lançai :
— Je revendique Keir de la Tribu du Tigre comme mon Seigneur de Guerre.
— Captive, intervint Essa, celui que vous mentionnez n’est plus…
Je ne lui laissai pas finir sa phrase. Relevant le menton, je précisai d’une voix pleine de défi :
— Serait-il nu et réduit à l’impuissance, malade ou blessé, que Keir du Tigre resterait le Seigneur de Guerre que je revendique !
Les trois Vénérables inclinèrent la tête devant moi. Essa fut le premier à la relever pour clamer, les deux bras levés :
— La Captive a revendiqué son guerrier.
Peu m’importait qu’il ait cru bon de changer de terme. Seule comptait l’issue de cette cérémonie.
Tandis que les paroles d’Essa étaient répétées par la foule, tous se tournèrent pour observer l’extrémité de l’allée par laquelle j’étais arrivée. Les échos moururent peu à peu et, dans le silence revenu, je vis grossir au loin une silhouette. Je m’étais attendue que Keir sorte des rangs du public, mais je compris que c’était lui qui arrivait d’un pas résolu.
Dès que je pus le distinguer un peu mieux, mes yeux s’écarquillèrent de surprise. Vêtu en tout et pour tout d’un très mince pantalon de toile blanche, mon Seigneur de Guerre venait à moi.